SUJET DE DISSERTATION 1
« Les acteurs de la construction des mémoires »
(Thème 3, Histoire et mémoires)
Introduction
Accroche : Le 27 janvier 2005, devant les ruines d'Auschwitz-Birkenau, des représentants d'une soixantaine d'États commémoraient le soixantième anniversaire de la libération du camp. Cette cérémonie illustre à elle seule la complexité de la construction des mémoires : les États, les survivants, les institutions internationales, les artistes et les historiens y prenaient tous part, avec des rôles et des attentes distincts.
Définitions : La mémoire collective désigne la représentation partagée du passé par un groupe social ou national ; elle est sélective, subjective et portée par des acteurs vivants. Elle se distingue de l'histoire, discipline savante fondée sur une méthode critique, l'analyse de sources et la recherche d'une vérité aussi objective que possible. La mémoire peut ainsi entrer en tension avec l'histoire, comme l'a montré Henry Rousso à propos du « syndrome de Vichy ».
Problématique : Qui sont les acteurs qui construisent les mémoires collectives, et dans quelle mesure leurs rôles sont-ils complémentaires ou contradictoires ?
Annonce du plan : Les États et les institutions sont les premiers architectes des mémoires officielles (I), mais la justice joue un rôle fondamental dans l'établissement d'une vérité mémorielle (II), tandis que la société civile (témoins, artistes et historiens) enrichit, conteste et diversifie les mémoires (III).
I. Les États et les institutions : architectes des mémoires officielles
A. Les commémorations et les lieux de mémoire
Les États construisent des mémoires collectives à travers les commémorations nationales, les monuments et les programmes scolaires. La commémoration du 11 novembre, progressivement instituée après la Première Guerre mondiale et consacrée comme journée nationale en 1922, inscrit dans le calendrier républicain le souvenir des soldats morts pour la patrie, imposant une lecture nationale et unificatrice du conflit. L'historien Pierre Nora a théorisé ces dispositifs sous le terme de « lieux de mémoire » : sites, archives, musées ou cérémonies qui cristallisent la mémoire d'une communauté.
La création du Mémorial de la Shoah à Paris (inauguré en 2005) illustre comment un État peut institutionnaliser une mémoire douloureuse et contribuer à sa transmission. La loi française du 13 juillet 1990 (loi Gayssot) réprimant la négation des crimes contre l'humanité donne à l'État un rôle de gardien de la mémoire, avec force légale.
B. La France et la mémoire de la guerre d'Algérie : une construction tardive et conflictuelle
La guerre d'Algérie (1954-1962) illustre comment un État peut aussi construire des mémoires par le silence ou l'euphémisme. Pendant près de quarante ans, les autorités françaises ont refusé de qualifier officiellement les événements de « guerre » (le terme officiel était « opérations de maintien de l'ordre »). Ce n'est qu'en 1999 que la loi reconnaît officiellement la « guerre d'Algérie ». La mémoire de ce conflit reste profondément fragmentée : mémoire des pieds-noirs, des harkis (longtemps exclus de la commémoration officielle), des appelés, des combattants du FLN algérien, autant de mémoires que l'État français peine à réconcilier. En 2020, le président Macron a confié à l'historien Benjamin Stora une mission sur les mémoires de la colonisation et de la guerre d'Algérie, dont le rapport a été remis en 2021.
C. Les mémoires comme enjeu diplomatique
Les États peuvent aussi instrumentaliser la mémoire à des fins diplomatiques. Le débat sur les responsabilités dans le déclenchement de la Première Guerre mondiale (ravivé en 1961 par l'historien allemand Fritz Fischer, qui attribuait la principale responsabilité à l'Allemagne wilhelmienne) illustre comment une controverse historique peut avoir des implications politiques : l'Allemagne de l'Ouest, en pleine politique de réconciliation avec ses voisins, vit cette thèse comme une menace pour son image internationale. Ici, les mémoires nationales officielles sont en tension avec la recherche historique indépendante.
II. La justice, acteur fondamental de la vérité mémorielle
A. Les grands procès : fonder une mémoire par le droit
La justice internationale joue un rôle essentiel dans la construction des mémoires en établissant des « vérités judiciaires » qui servent de socle aux récits mémoriels. Le tribunal de Nuremberg (1945-1946) est fondateur : il juge les principaux responsables nazis, fixe juridiquement la notion de « crime contre l'humanité » et donne un cadre judiciaire international aux crimes de guerre, et produit un récit judiciaire du génocide des Juifs et des Tsiganes que le monde entier peut reconnaître. Le procès Eichmann, en 1961 à Jérusalem, médiatisé à l'échelle mondiale, contribue à faire entrer la Shoah dans la conscience collective internationale.
Le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY, 1993-2017) joue un rôle analogue pour les guerres yougoslaves : il reconnaît officiellement le massacre de Srebrenica (juillet 1995) comme un génocide, fournissant une vérité judiciaire irréfutable qui s'impose à toutes les mémoires nationales concurrentes. Ces arrêts judiciaires ne mettent pas fin aux conflits de mémoire, mais ils en constituent le cadre de référence obligé.
B. La justice participative : les tribunaux gacaca au Rwanda
Face au génocide des Tutsis (1994, environ 800 000 morts en trois mois), le Rwanda a mis en place à partir de 2001 une forme originale de justice mémorielle : les tribunaux gacaca (« justice sur l'herbe »), juridictions communautaires où les survivants et les témoins confrontaient publiquement les accusés. Leur objectif n'était pas seulement punitif : il s'agissait de permettre à chaque communauté locale de construire une mémoire partagée des événements, d'identifier les responsabilités, et de poser les bases d'une réconciliation entre Hutus et Tutsis. Les quelque 12 000 tribunaux gacaca, qui ont traité près de deux millions de dossiers jusqu'en 2012, illustrent comment la justice peut être un instrument de construction mémorielle à l'échelle locale.
III. La société civile : témoins, artistes et historiens
A. Les témoins et survivants : la transmission directe
Les acteurs les plus proches de l'événement sont les témoins directs. Leur rôle dans la construction mémorielle est irremplaçable, mais par définition limité dans le temps. Les survivants de la Shoah ont longtemps été les garants d'une mémoire vivante : Elie Wiesel (La Nuit, 1958), Primo Levi (Si c'est un homme, 1947) ou Simone Veil ont transmis une mémoire incarnée qui a profondément marqué les consciences. Les associations d'anciens déportés, les amicales de victimes et les organisations mémorielles (comme la Fondation pour la mémoire de la Shoah) assurent une mission de transmission quand les témoins directs disparaissent. Cette disparition progressive des témoins oculaires pose le problème de la « post-mémoire » : comment les générations suivantes peuvent-elles s'approprier une mémoire dont elles n'ont pas fait l'expérience directe ?
B. Les artistes : donner une forme sensible aux mémoires
Les artistes constituent des acteurs majeurs de la construction mémorielle, car ils rendent le passé accessible et sensible au grand public. Le film Shoah (Claude Lanzmann, 1985, 9h30 de témoignages sans images d'archives) a contribué comme aucun livre d'histoire à faire entrer la mémoire de l'extermination dans la conscience collective mondiale. Nuit et Brouillard (Alain Resnais, 1956) est le premier film à montrer les images des camps au grand public français. Les mémoriaux architecturaux jouent un rôle analogue : le Mémorial aux Juifs assassinés d'Europe de Berlin (Peter Eisenman, inauguré en 2005) crée une expérience physique et mémorielle que les livres ne peuvent produire. La littérature, le cinéma, l'art et l'architecture sont ainsi des vecteurs puissants par lesquels les sociétés se souviennent.
C. Les historiens : entre mémoire et critique
L'historien occupe une position particulière : il n'est pas un acteur de la mémoire au sens strict, mais un analyste critique qui problématise, nuance et parfois conteste les mémoires collectives. Cette tension entre histoire et mémoire peut être féconde ou conflictuelle. Henry Rousso, dans Le syndrome de Vichy (1987), analysait comment la mémoire française de l'Occupation avait été refoulée puis progressivement reconstruite, non sans résistances. La polémique Fischer (1961-1969) en Allemagne montre comment le travail historique peut perturber les mémoires nationales officielles. Ces tensions illustrent que les historiens sont à la fois des acteurs du débat public sur la mémoire et des régulateurs critiques de celle-ci.
Conclusion
Les acteurs de la construction des mémoires sont multiples et leurs rôles distincts : les États institutionnalisent des mémoires officielles à travers commémorations, lois et lieux de mémoire ; la justice établit des vérités judiciaires qui servent de socle commun ; la société civile (témoins, artistes et historiens) enrichit, porte et parfois conteste ces mémoires. Ces acteurs sont complémentaires mais peuvent aussi entrer en tension : les mémoires officielles des États s'affrontent parfois aux mémoires des groupes minoritaires ou aux conclusions des historiens.
L'enjeu contemporain est celui du « devoir de mémoire » : dans une période où les témoins directs des grandes tragédies du XXe siècle disparaissent progressivement, la question de la transmission des mémoires devient cruciale. Elle est aussi politique : car la mémoire peut être un outil de cohésion nationale, de réconciliation, ou au contraire d'instrumentalisation identitaire, c'est pourquoi la vigilance critique des historiens reste indispensable.
SUJET DE DISSERTATION 2
« Les évolutions des formes de la guerre du XVIIIe siècle à nos jours »
(Thème 2, Faire la guerre, faire la paix)
Introduction
Accroche : « La guerre n'est rien d'autre que la continuation de la politique par d'autres moyens. » Cette formule de Carl von Clausewitz (De la guerre, 1832), rédigée à partir de l'observation des guerres napoléoniennes, a longtemps constitué la grille de lecture dominante des conflits armés. Au XXIe siècle, face au terrorisme transnational, aux guerres hybrides et aux acteurs non-étatiques, cette définition semble pourtant mise à rude épreuve.
Définitions : La guerre peut être définie, dans son acception classique, comme un conflit armé organisé entre entités politiques identifiées. Les formes de la guerre désignent les modalités d'un conflit : les acteurs impliqués (États, groupes non-étatiques), les moyens employés (armées régulières, terrorisme, cyberattaques), l'espace et la durée du conflit, ainsi que l'intensité des violences et leur rapport aux populations civiles.
Problématique : En quoi les formes de la guerre ont-elles profondément évolué depuis le XVIIIe siècle, et dans quelle mesure cette évolution remet-elle en cause le modèle classique du conflit interétatique théorisé par Clausewitz ?
Annonce du plan : La guerre « classique » du XVIIIe au XIXe siècle constitue le modèle de référence (I) ; les guerres du XXe siècle l'ont fait évoluer vers la guerre totale (II) ; les conflits contemporains ont engendré de nouvelles formes, asymétriques et hybrides, qui en bouleversent les fondements (III).
I. La guerre « classique » du XVIIIe au XIXe siècle : le modèle clausewitzien
A. La guerre de Sept Ans (1756-1763) : le conflit interétatique à dimension mondiale
La guerre de Sept Ans est souvent considérée comme le premier conflit à dimension véritablement mondiale : elle oppose les grandes puissances européennes (France, Grande-Bretagne, Prusse, Autriche, Russie, Espagne) sur plusieurs théâtres d'opérations simultanés (Europe, Amérique du Nord, Inde, Caraïbes, Afrique occidentale). C'est une guerre entre États souverains, menée par des armées professionnelles selon les règles de la guerre de position héritées du XVIIe siècle (ordres de bataille, manœuvres tactiques, batailles rangées).
Cette guerre illustre le modèle pré-clausewitzien : les belligérants sont clairement identifiés, les civils sont en principe épargnés, et le conflit se conclut par les traités de Paris et de Hubertusbourg en 1763 qui redistribue les territoires et les zones d'influence. Le résultat est la confirmation de la suprématie britannique en Amérique du Nord et en Inde.
B. Les guerres napoléoniennes : vers la guerre nationale
La Révolution française introduit une rupture fondamentale : la levée en masse (1793) crée l'idée de la « nation en armes ». Pour la première fois, ce ne sont plus des armées professionnelles mercenaires mais des citoyens qui combattent pour défendre leur nation. Les guerres napoléoniennes (1803-1815) mobilisent des millions de soldats et engagent l'ensemble des sociétés belligérantes. La guerre change d'échelle et d'intensité.
C'est cette expérience que Clausewitz théorise dans De la guerre (1832) : la guerre est un acte rationnel d'un État qui cherche à imposer sa volonté à un adversaire par la force. Elle a trois composantes : le peuple (qui porte les passions collectives et fournit les soldats), l'armée (qui conduit les opérations) et le gouvernement (qui fixe les objectifs politiques). Ce « triangle clausewitzien » suppose des belligérants clairement identifiés, un objectif politique précis et une résolution par la capitulation ou la négociation.
C. La résolution par les traités : le modèle de Westphalie
Bien qu'antérieure à Clausewitz, la paix de Westphalie (1648) constitue le modèle de référence du système de résolution des conflits entre États souverains. Elle met fin à la guerre de Trente Ans par des traités bilatéraux qui reconnaissent la souveraineté territoriale des États et posent les bases du droit international moderne. Ce modèle (la guerre est un instrument entre États souverains, et la paix se construit par la négociation et la reconnaissance mutuelle de la souveraineté) demeure dominant jusqu'au XXe siècle.
II. Les guerres du XXe siècle : guerre totale et nouvelles asymétries
A. La Première Guerre mondiale : la guerre industrielle et ses impasses
La Première Guerre mondiale (1914-1918) est la première « guerre totale » : elle mobilise l'ensemble des économies nationales (armement, alimentation, transport), engage des dizaines de millions de soldats, et voit pour la première fois une mobilisation massive des femmes dans la production industrielle. L'industrialisation de la guerre (artillerie lourde, mitrailleuses, gaz, chars, aviation) conduit à l'enlisement des fronts, à la guerre de tranchées et à des pertes colossales (environ 20 millions de morts). Les civils sont de plus en plus touchés par les bombardements, les blocus et les déplacements de populations. Ce conflit ébranle profondément la confiance dans le modèle clausewitzien : peut-on encore parler de guerre « rationnelle » face à une telle démesure ?
B. La Deuxième Guerre mondiale : apogée de la guerre totale et crime de masse
La Deuxième Guerre mondiale (1939-1945) pousse à l'extrême la logique de la guerre totale. Les bombardements stratégiques des populations civiles (Dresde, Londres, Tokyo, Hiroshima, Nagasaki) effacent la distinction entre combattants et non-combattants. Le génocide des Juifs et des Tsiganes représente une forme inédite d'usage de la guerre à des fins d'extermination systématique d'une population civile. Avec 60 à 80 millions de morts, dont les deux tiers de civils, ce conflit marque l'entrée dans une ère où la guerre n'est plus seulement un instrument politique entre États mais peut devenir une entreprise criminelle d'anéantissement.
C. La Guerre froide : la guerre « évitée » et les conflits par procuration
La Guerre froide (1947-1991) invente une forme paradoxale de conflit : l'affrontement direct entre les deux superpuissances est empêché par la dissuasion nucléaire (doctrine de la « destruction mutuelle assurée », MAD). Les États-Unis et l'URSS ne se font jamais la guerre directement, mais s'affrontent par États interposés (guerres de Corée 1950-1953, Vietnam 1955-1975, Angola, Afghanistan...). Ces guerres par procuration introduisent des formes de conflits asymétriques : la guérilla vietnamienne contre l'armée américaine la plus puissante du monde illustre la capacité d'un acteur plus faible à tenir en échec une puissance conventionnelle supérieure. En Algérie (1954-1962), le FLN utilise des méthodes similaires contre l'armée française. Le modèle clausewitzien est profondément mis à l'épreuve.
III. Les formes contemporaines de la guerre : asymétrie, terrorisme et conflits hybrides
A. Le terrorisme transnational : l'ennemi sans visage
La fin de la Guerre froide (1991) entraîne une multiplication des conflits infra-étatiques et l'émergence du terrorisme transnational comme forme de guerre majeure. Al-Qaïda, organisation non-étatique, conduit les attentats du 11 septembre 2001 contre les États-Unis, tuant près de 3 000 civils. Cet événement illustre le renversement du modèle clausewitzien : l'ennemi n'est pas un État souverain, il n'a pas de territoire clairement délimité, il ne respecte pas les conventions de Genève et cible délibérément les civils. La réponse militaire américaine (guerres en Afghanistan et en Irak) tente d'appliquer des méthodes conventionnelles à un ennemi non-conventionnel, avec des résultats mitigés.
L'État islamique (Daech, 2013-2019) représente une évolution supplémentaire : acteur non-étatique qui contrôle un territoire, lève des impôts, administre des populations (forme d'un « proto-État »), tout en employant des méthodes terroristes à l'échelle internationale. La lutte contre Daech (coalition internationale, 2014-2019) mêle opérations conventionnelles et contre-insurrection, illustrant la complexité des conflits contemporains.
B. Les guerres du Golfe : du modèle classique au bourbier asymétrique
Les deux guerres du Golfe illustrent cette transition. La première guerre du Golfe (1991) est un conflit quasi-classique : une coalition internationale, mandatée par l'ONU (résolution 678), s'oppose à l'armée régulière irakienne qui a envahi le Koweït. La victoire militaire est rapide (100 heures de combat terrestre) et le conflit se conclut par un cessez-le-feu. C'est encore la guerre interétatique clausewitzienne, avec son objectif politique précis.
La deuxième guerre du Golfe (2003) suit un schéma radicalement différent : la coalition américano-britannique remporte rapidement la guerre conventionnelle contre l'armée régulière de Saddam Hussein, mais se retrouve ensuite embourbée dans un conflit asymétrique contre des groupes d'insurgés, de milices et de cellules terroristes. La chute de l'État irakien libère des forces ethniques, religieuses et politiques que l'occupation peine à maîtriser. Cette séquence illustre la difficulté croissante à « faire la paix » après la victoire militaire, et la manière dont une guerre interétatique peut se transformer en conflit asymétrique.
C. Les conflits hybrides : vers de nouvelles formes de guerre au XXIe siècle
Les conflits du XXIe siècle tendent vers des formes hybrides qui mêlent guerre conventionnelle, terrorisme, cyberattaques et guerre de l'information. Le conflit au Moyen-Orient (Israël-Palestine, Syrie, Yémen) illustre l'imbrication de dimensions locales, régionales et internationales, avec la participation d'acteurs étatiques (Iran, Arabie Saoudite, États-Unis, Russie) et non-étatiques (Hezbollah, Hamas, groupes jihadistes). La dimension humanitaire est désormais au cœur des conflits : les bombardements de populations civiles en Syrie, les blocus, les déplacements massifs de populations posent la question des limites du droit de la guerre.
La guerre russo-ukrainienne, commencée en 2014 et devenue une guerre de haute intensité avec l'invasion russe de 2022, semble en apparence renouer avec des formes plus classiques (conflit interétatique, front terrestre, artillerie lourde), mais elle se déroule simultanément dans le cyberespace (cyberattaques contre les infrastructures), dans l'espace informationnel (guerre de propagande et de désinformation) et avec l'utilisation massive de drones. Elle montre que les formes de la guerre contemporaine combinent les héritages historiques et les innovations technologiques.
Conclusion
Les formes de la guerre ont subi des transformations profondes depuis le XVIIIe siècle : le modèle classique de la guerre interétatique rationnelle, théorisé par Clausewitz à partir des guerres napoléoniennes, a été successivement mis à l'épreuve par la guerre industrielle du XXe siècle, puis radicalement remis en cause par la montée des acteurs non-étatiques, du terrorisme transnational et des conflits hybrides.
On peut cependant noter des permanences : la guerre reste liée à des objectifs politiques ; la maîtrise de la technologie confère un avantage décisif ; et la distinction entre combattants et civils, malgré le droit international humanitaire, tend à s'effacer dans les conflits contemporains. Ce dernier point est peut-être le plus préoccupant : la guerre du XVIIIe siècle cherchait à épargner les populations ; les conflits actuels les prennent souvent pour cible. L'enjeu pour le XXIe siècle est donc de trouver des modes de résolution adaptés à ces nouvelles réalités, ce que les institutions créées au XXe siècle (ONU, cours internationales, conventions de Genève) peinent encore à assurer.
ÉTUDE CRITIQUE DE DOCUMENTS (10 points)
« Les États-Unis et la question environnementale »
(Thème 5, L'environnement, entre exploitation et protection : objet de travail conclusif)
Consigne : En analysant les documents, en les confrontant et en vous aidant de vos connaissances, vous expliquerez le rapport des États-Unis à l'environnement entre protection et exploitation.
Introduction
Les deux documents proposés permettent d'appréhender le rapport des États-Unis à l'environnement à travers deux angles complémentaires : un discours officiel de 1965 témoignant d'une prise de conscience des problèmes environnementaux, et un graphique de longue durée (1800-2023) révélant la réalité des émissions de CO₂ par habitant sur deux siècles. Ensemble, ils illustrent la tension permanente entre une tradition d'exploitation intensive des ressources naturelles et des politiques de protection qui, si elles existent, restent insuffisantes et instables.
I. Présentation et analyse des documents
Document 1, Le discours de LBJ (1965) : une prise de conscience officielle de la pollution
Le document 1 est la préface du rapport du groupe d'experts sur la pollution de l'environnement, Restaurer la qualité de l'environnement, rédigée par le président Lyndon B. Johnson (LBJ) le 5 novembre 1965 à la Maison-Blanche.
Contexte : LBJ est un président démocrate (1963-1969) qui mène une politique intérieure ambitieuse (Great Society). Il s'adresse aux agences gouvernementales, mais autorise la publication du rapport, lui donnant une portée publique. Cette préface est contemporaine du mouvement environnemental naissant, la biologiste Rachel Carson a publié Silent Spring en 1962, dénonçant les effets des pesticides, et le mouvement écologiste prend de l'ampleur aux États-Unis.
Idées principales :
- LBJ part d'un paradoxe : les États-Unis sont « un pays riche » (l. 1), mais leur prospérité repose sur une technologie qui « rejette de grandes quantités de déchets et de produits usagés qui polluent notre air, empoisonnent nos eaux » (l. 2-4). La pollution est présentée comme le coût caché du modèle de développement américain.
- La pollution affecte l'air, les eaux et la nourriture (l. 3-5), dans un contexte d'urbanisation et d'industrialisation croissantes (l. 8-10). Les efforts actuels sont « à peine suffisants à maintenir la situation » (l. 10-12).
- La solution proposée reste technologique et administrative : il faut « intensifier la recherche fondamentale » (l. 14-15), former plus de « scientifiques et ingénieurs » (l. 18-19), et mobiliser les agences gouvernementales (l. 20-22).
Analyse critique : Ce texte présidentiel constitue un premier engagement officiel en faveur de la protection de l'environnement. Mais il ne remet pas en cause le modèle de croissance économique : la pollution est traitée comme un problème technique à résoudre par la science, non comme le symptôme d'un mode de développement à transformer. LBJ ne propose pas de limiter la production industrielle ni la consommation. Cette approche « productiviste-régulatrice » (réguler les externalités négatives sans changer le modèle économique) sera celle qui inspirera la législation environnementale américaine des décennies suivantes.
Document 2, Le graphique des émissions de CO₂ (1800-2023) : la réalité chiffrée
Le document 2 est un graphique représentant les émissions de CO₂ par habitant aux États-Unis de 1800 à 2023, issu du site Our World in Data, alimenté par les chercheurs de l'Université d'Oxford (novembre 2025). Il mesure uniquement les émissions fossiles produites sur le territoire américain.
Lecture du graphique :
- De 1800 à ~1850 : les émissions sont quasi nulles (moins de 1t/hab), les États-Unis étant encore principalement une économie agricole.
- De 1850 au début du XXe siècle : montée très rapide liée à l’industrialisation, avec un niveau qui dépasse nettement 10 tonnes par habitant au début du XXe siècle
- De 1910 à ~1973 : poursuite de la hausse avec quelques inflexions (baisse lors de la Grande Dépression, 1929-1933 ; fluctuations liées à la Seconde Guerre mondiale). Le pic est atteint aux alentours de 1970-1973, à environ 20-22t/hab.
- De 1973 à 2023 : tendance générale à la baisse, avec des oscillations. En 2023, les émissions sont d'environ 14-15t/hab, soit encore nettement plus que la moyenne mondiale (~4t/hab).
Analyse critique : Ce graphique révèle l'ampleur de la dépendance américaine aux combustibles fossiles, construite sur deux siècles. La baisse amorcée depuis 1973 est réelle, mais elle doit être relativisée : les États-Unis demeurent parmi les pays les plus émetteurs par habitant au monde. De plus, le graphique mesure les émissions territoriales, il ne tient pas compte de l'empreinte carbone liée aux produits importés, ce qui minore l'impact réel de la consommation américaine. Enfin, la baisse par habitant s'explique en partie par la désindustrialisation et la délocalisation d'industries polluantes vers d'autres pays.
II. Confrontation des documents et apports des connaissances
A. Un pays qui exploite massivement ses ressources depuis deux siècles
Le document 2 illustre de façon saisissante l'intensification continue de l'exploitation des ressources fossiles aux États-Unis depuis la révolution industrielle. Cette dynamique s'inscrit dans une culture nationale profondément marquée par l'idéologie de la « Frontier », l'idée que le territoire américain est une ressource inépuisable à conquérir et exploiter. L'extraction pétrolière, dont les États-Unis comptent parmi les premiers producteurs mondiaux, les industries du charbon et de l'acier ont longtemps défini l'économie américaine. Le slogan républicain « drill, baby, drill » résume cette tradition d'exploitation prioritaire des ressources.
Le document 1 reconnaît implicitement ce modèle : LBJ note que la technologie « a permis notre prospérité » (l. 2) tout en produisant une pollution massive. Le lien entre richesse et pollution est présenté comme quasi inévitable.
B. Une prise de conscience environnementale réelle mais limitée
Le document 1 s'inscrit dans une tradition américaine de protection de la nature qui remonte au XIXe siècle. Les États-Unis ont été pionniers en créant le premier parc national du monde (Yellowstone, 1872, sous le président Grant), et Theodore Roosevelt a mené une politique de conservation à grande échelle au début du XXe siècle. La prise de conscience des années 1960, portée par Rachel Carson, les associations écologistes, comme le Sierra Club, dont l'influence s'accroît dans les années 1960, et le mouvement social, débouche sur des avancées concrètes : création de l'Environmental Protection Agency (EPA) sous Nixon en 1970, Clean Air Act (1970), Clean Water Act (1972). Ces mesures montrent l'institutionnalisation progressive de la protection environnementale aux États-Unis. La baisse des émissions par habitant visible après les années 1970 s'explique aussi par les chocs pétroliers, les gains d'efficacité énergétique, les mutations industrielles et l'évolution du mix énergétique.
Toutefois, la solution proposée par LBJ dans le document 1 reste limitée : elle s'appuie sur la technologie et la recherche scientifique, sans remettre en cause le modèle économique américain. Cette approche est caractéristique d'un pays dont la puissance économique repose sur la consommation massive d'énergie fossile, les oscillations observées sur le document 2 reflètent d'ailleurs davantage les crises économiques (choc pétrolier 1973, récession 2008-2009, COVID 2020) que des changements structurels de politique environnementale.
C. Un rapport instable à l'environnement à l'échelle internationale
Au-delà du plan intérieur, les États-Unis ont entretenu un rapport ambigu aux enjeux environnementaux internationaux. Lors du Sommet de la Terre de Rio en 1992, les États-Unis se sont montrés réticents à s'engager sur des objectifs contraignants de réduction des émissions. Le Protocole de Kyoto (1997) a été signé par Clinton mais non ratifié par le Sénat, puis rejeté par George W. Bush en 2001. L'Accord de Paris (2015), signé par Obama, a été quitté par Trump en 2017, avant que Biden n'y réintègre les États-Unis en 2021, puis que Donald Trump engage en 2025 un nouveau retrait, devenu effectif le 27 janvier 2026
Cette instabilité reflète une tension structurelle dans le système politique américain : entre un État fédéral aux orientations variables selon les majorités, et des États fédérés dont certains (notamment la Californie) ont développé des législations environnementales bien plus ambitieuses que le gouvernement fédéral. Elle reflète aussi la puissance des lobbies des industries fossiles (ExxonMobil, Chevron…) dans la vie politique américaine.
III. Limites des documents et portée de l'analyse
Limites du document 1 : Il s'agit d'un discours présidentiel officiel, dont la fonction est autant politique (montrer l'engagement du gouvernement) que substantielle. LBJ ne s'engage pas sur des mesures concrètes dans ce texte : il demande des rapports d'agences. La rhétorique environnementale ne se traduit pas toujours en action. De plus, ce document ne représente qu'un moment et un acteur (le président), il ne rend pas compte de la diversité des positions aux États-Unis (lobbies industriels, États conservateurs, mouvements écologistes).
Limites du document 2 : Le graphique mesure les émissions territoriales, ce qui exclut les émissions générées à l'étranger pour répondre à la consommation américaine. La baisse apparente des émissions par habitant depuis 1973 est donc partiellement illusoire : elle reflète aussi la délocalisation des industries polluantes (acier, textile…) vers des pays à moindres contraintes environnementales. Par ailleurs, la mesure par habitant cache les volumes absolus : avec environ 330 millions d'habitants, les États-Unis demeurent le deuxième émetteur mondial de CO₂ en termes absolus, après la Chine.
Conclusion
Les deux documents, mis en dialogue, illustrent la tension fondamentale qui caractérise le rapport des États-Unis à l'environnement. D'un côté, une tradition d'exploitation intensive des ressources naturelles, héritée de la révolution industrielle et profondément ancrée dans le modèle économique américain (doc. 2 : explosion des émissions de 1850 à 1970). De l'autre, une capacité réelle (mais instable) à prendre conscience des dégâts environnementaux et à mettre en œuvre des politiques de protection (doc. 1 : prise de conscience de LBJ en 1965, qui préfigure les grandes lois environnementales de 1970-1972 ; doc. 2 : baisse des émissions depuis 1973).
Cette tension entre protection et exploitation n'est pas proprement américaine, mais les États-Unis l'incarnent de façon exemplaire en raison de leur puissance économique, de leur poids dans les émissions mondiales et de leur rôle de leadership international. L'instabilité de leur engagement climatique depuis les années 1990 montre que cette tension n'est pas encore résolue et demeure l'un des enjeux majeurs des relations internationales contemporaines.

