Agnès van Zanten : « Les enseignants restent prescripteurs de l'orientation »


Publié le 11-02-2019 dans Parcoursup 2019

Quelle place joue internet dans les processus d’orientation ? Comment les jeunes l’utilisent-ils ? C’est une des questions posées à un panel de jeunes de 16 à 25 ans dans un sondage inédit OpinionWay pour digiShool publié ce 6 février. La sociologue Agnès van Zanten, qui mène actuellement une enquête dans des lycées sur ce sujet, a accepté de commenter les résultats et d’évoquer ses travaux sur l’orientation et le numérique.

Vous êtes en train de mener une enquête sur la place et l’utilisation d’internet par les jeunes dans le cadre de l’orientation scolaire. Ce sondage a-t-il conforté certaines de vos observations ?

Je retiens que les sites les plus consultés, essentiellement privés, ne sont pas nécessairement perçus comme les sites les plus utiles, et inversement. Ainsi, les sites publics comme celui du Ministère ou de l’ONISEP ne sont pas les plus populaires, mais les jeunes les perçoivent comme les plus utiles. Par ailleurs, votre étude montre bien que les enseignants continuent à occuper la première place dans la prescription d’orientation, devant les parents dont la place ne semble pas aux jeunes aussi déterminante.

Je note qu’il existe en outre un décalage entre l’utilisation des outils numériques par les jeunes, prépondérante, et la satisfaction qu’ils en retirent. Mais il ne faut pas oublier le facteur sociologique en la matière. Nous avons aussi pu observer, dans le cadre d’une étude que je mène dans six lycées franciliens, l’importance des inégalités sociales dans la capacité à sélectionner l’information et à la hiérarchiser sur internet. Même dans les catégories les plus favorisées, la quantité d’information disponible, via le web notamment, augmente l’anxiété. Dans ce contexte, le facteur humain reste essentiel : les jeunes ont besoin de trouver des repères dans leur environnement proche. Le fait que les jeunes interrogés se tournent beaucoup vers leurs enseignants pour les conseiller sur leur orientation, amène aussi à se demander si la popularité plus grande des sites du secteur public auprès des jeunes est due à leur qualité intrinsèque ou à la force de prescription des enseignants.

L’étude pointe également la méconnaissance des réformes par les jeunes et leur très grande naïveté, notamment quand ils affirment que les réformes en cours, du bac, de Parcoursup, ne vont pas avoir d’impact sur leur avenir. On voit bien l’incapacité des jeunes à prendre la mesure de ces changements. De toute façon, personne n’explique les réformes aux jeunes.

➜ À voir aussi : Orientation : les jeunes dans le grand flou - le sondage OpinionWay pour digiSchool

 

L’attitude des filles ressort également fortement dans cette étude. 

Ce qui apparaît très clairement, c’est que filles restent les plus investies dans l’orientation. Elles font plus de tout : plus de recherches sur internet, plus de journées portes-ouvertes, plus de salons etc… et en même temps ce sont elles qui doutent le plus de leurs compétences. Aussi sont-elles peut-être plus exigeantes dans la demande de conseils en orientation. C’est une hypothèse que l’on peut avancer.

 

L’étude souligne également que les jeunes français doutent de leurs compétences pour réussir leur parcours. Est-ce un trait propre aux jeunes de notre pays et à notre système éducatif ?

Je manque d’éléments sur ce sujet : je voudrais comparer l’état d’esprit des jeunes dans différents pays, et je ne connais pas d’enquête significative à ce sujet. On peut faire l’hypothèse qu’en France, où la valeur du diplôme est très importante, où la logique d’essai/erreur est beaucoup moins valorisée avec une absence de passerelles entre les formations, et où l’éventail des choix d’orientation et de formation possible est beaucoup plus important que par le passé le doute, l’anxiété des jeunes peuvent être plus élevés qu’ailleurs en Europe par exemple.

 

Avez-vous été frappée par le faible taux de réponses s’agissant du recours aux coachs ou même aux Salons ?

On parle beaucoup des coachs en orientation, mais cela ne touche qu’une minorité de la population, et les catégories les plus favorisées. Les coachs touchent les parents qui ont un capital économique mais pas forcément un capital scolaire, et s’en sentent éloignés, justement. Cela ne m’a pas étonnée.

Le peu de citations des salons paraît plus étonnant : nous avons également pu observer que les familles et les jeunes préfèrent les journées portes ouvertes. Ils se rendent dans les Salons pour papillonner et avoir une vision globale de l’offre. Mais la possibilité d’échanger avec des pairs, et les connaissances incarnées dans des lieux et des personnes, restent déterminantes dans la construction des choix.

➜ Voir la rubrique : Toutes les infos sur Parcoursup 2019

 

Dans l’ensemble, ce sondage pointe bien la complémentarité des outils numériques et de l’accompagnement humain en matière d’orientation.

Nous avons aussi pu noter dans nos enquêtes que les parents et les jeunes plus favorisés mobilisent tous les outils : portes ouvertes, palmarès, recherches sur internet, rencontres avec des professionnels, avant de réduire le choix à deux ou trois options. Les outils numériques doivent toujours être vus comme complémentaires ou additionnels, même pour les catégories les plus favorisées qui utilisent les outils numériques de manière très stratégique.

Par Marie-Caroline Missir